Tunis, le 16 novembre 2011, par Aline Jaccottet
Interview de Mamadou Ndiaye, professeur de journalisme à Dakar
Il n’y a pas qu’à Tunis que les journalistes doivent batailler pour faire leur boulot. L’état de la presse au Sénégal, dont a parlé hier Mamadou Ndiaye, professeur de journalisme à Dakar, vaut aussi un détour.
Gare à vos yeux si vous allez faire un tour sur seneweb! Ce portail Internet, le plus fameux du Sénégal avec 250‘000 visiteurs par jour, utilise des méthodes cauchemardesques pour recueillir les informations qu’il publie. Les photos publiées n’ont rien à voir avec le texte, le site est bourré de dénonciations fausses, voire calomnieuses, et les scandales à caractère sexuel font très souvent la «une»...
Heureusement, il n’y a pas que Seneweb au Sénégal. Vingt-cinq quotidiens, vingt radios FM, dix chaînes de télévision et une soixantaine de sites d’information en ligne se partagent les plus de douze millions d’auditeurs et lecteurs potentiels du pays. Un peu plus de la moitié est analphabète, ce qui signifie qu’elle ne sait pas lire et écrire en français. Comment ce public est-il informé, et dans quelles conditions les journalistes sénégalais travaillent-ils? Mamadou Ndiaye a répondu à mes questions.
Y a-t-il un sujet tabou au Sénégal?
Les marabouts! Le Sénégal, qui est officiellement laïc, compte une population musulmane à 95%, mais les Sénégalais sont moins attachés à l’islam qu’à leur confrérie et à leur marabout. Le sujet est tellement sacré que les journalistes se gardent bien de critiquer les pratiques des confréries dans leurs articles: ils adhèrent forcément à l’une d’entre elles et ne veulent pas mettre le feu aux poudres. Que voulez-vous, le sacré, c’est le sacré. On ne peut pas non plus parler d’homosexualité. La société sénégalaise n’est pas du tout ouverte de ce point de vue.
Les journalistes peuvent-ils critiquer le président Abdoulaye Wade sans être inquiétés?
Oui, mais il y a une ligne rouge: il est hors de question de lier son nom à des affaires de corruption ou de détournement de fonds. On risque des procès, voire la prison. Mais il est possible de critiquer ses décisions ou son âge - rappelons qu’Abdoulaye Wade dirige encore le pays alors qu’il a 89 ans! Le nouveau code de la presse devrait nous donner plus de liberté mais les députés refusent de l’approuver, car il stipule que les «écarts» des journalistes ne peuvent être condamnés légalement.
Peut-on appliquer partout les règles du journalisme telles qu’elles sont enseignées en Occident?
Ce corpus de normes est important, mais il faut prendre en compte la culture locale. Chez nous par exemple, on respecte beaucoup les personnes âgées. Si je critique trop le président, qui est très vieux, on risque de me reprocher mon manque de considération envers lui. Mais dans l’ensemble, les journalistes sont obligés d’adhérer au format global de la pratique professionnelle. De nombreux médias sont financés par des ONG américaines ou européennes, les journalistes font partie d’organisation internationales et à Dakar, les enseignants en journalisme transmettent des théories occidentales. Pour l’instant, nous ne voyons pas d’alternative à ce modèle.
Quel est le principal défi qu’affrontent les journalistes sénégalais?
Les jeunes ne restent en moyenne que deux ans dans les rédactions, parce que le métier est perçu comme un tremplin vers autre chose. Tous les jeunes journalistes veulent devenir en réalité chargés de communication ou attachés de presse: c’est plus prestigieux et mieux payé. Résultat, nous n’avons pas de «grand journalisme», c’est-à-dire de professionnels aguerris qui restent longtemps dans le métier et peuvent transmettre leur expérience. Il est donc urgent d’améliorer le statut de la profession.
C’est la première fois que vous venez en Tunisie. Quelle est votre impression du pays?
Etant informé des événements sur les chaînes françaises depuis Dakar, j’ai cru arriver dans un pays islamiste. D’ailleurs, j’ai renoncé à inviter des amis ici, je croyais que ce serait trop compliqué. Or, il y a plus de femmes voilées au Sénégal qu’ici, ce n’est pas du tout un pays aussi enfermé que le présentent les Européens! Et puis, nos collègues tunisiens ont tous les outils à leur disposition pour améliorer leurs conditions de travail. Les médias occidentaux devraient revoir leur copie vis-à-vis du parti «Ennahda». La Tunisie est loin d’être dirigée par des islamistes.
Profession médiateur : en Tunisie aussi ?
Faire en sorte que les journalistes se trompent moins, et que le public se plaigne moins, c’est le boulot de Dominique Burg, médiatrice de Radio France International, venue faire une présentation hier après-midi.
Médiateur? Un métier entre le marteau et l’enclume, qui consiste donc, moins grossièrement résumé, à recueillir les doléances du public et à les transmettre à la rédaction, tout en louvoyant entre deux cent mails pour en trier le bon grain de l’ivraie - c’est-à-dire distinguer les courriels envoyés par les lecteurs de ceux provenant de lobbies qui font pression pour toutes les causes possibles et imaginables, de la protection du gorille à la défense de «celui qui a raison» dans le conflit israélo-palestinien.
Le délicat travail du médiateur est inconnu en Tunisie, et encore peu répandu en Europe - même les journalistes ne savent pas toujours de quoi il s’agit. La présentation de Dominique Burg a donc suscité l’intérêt de l’auditoire tunisien composé, outre des intervenants, d’une dizaine d’étudiants en journalisme, assis en retrait mais néanmoins très attentifs.
C’est qu’en matière de médiation, nos consoeurs et confrères tunisiens vont avoir du pain sur la planche. Comme je le soulignais dans mon précédent papier, alors qu’ils étaient auparavant pris à partie par Ben Ali et sa clique, c’est maintenant au public qu’ils doivent rendre des comptes, un public exigeant qui veut qu’on parle d’eux - démocratie oblige -, et plus vite que ça! La médiation pourrait donc être à la démocratie ce que la fuite était à la dictature: le meilleur moyen de s’en sortir dans une situation périlleuse. Courage, parlons!
AL.J