Chantiers de la démocratie en Tunisie :

Le droit du public à une information de qualité

 

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Chantiers de la démocratie,
"THEOPHRASTE" à Tunis du 14 au 18 novembre

Le CRFJ présent au colloque

Chaque jour, le blog d’ Aline Jaccottet, journaliste free lance

La création d’une presse libre et responsable respectant le droit du public à une information de qualité : tel est bien l’un des chantiers importants de la démocratisation de la société tunisienne . Pour réfléchir aux conditions de la création d’une telle presse, Théophraste , réseau de Centres francophones de formation au journalisme, a mis sur pied un colloque de cinq jours , en liaison avec des journalistes et des responsables de médias tunisiens.

Aline Jaccottet, jeune journaliste freelance, a été l’envoyée spéciale du CRFJ ( membre de Théophraste ) au colloque de Tunis ; chaque jour , elle a proposé sa perception des travaux et des débats auxquels elle a participé entre le 14 au 18 novembre. Ci-dessous, la totalité de ses contributions.

Pour les détails du programme du colloque consulter le document ci-joint

Vers un «journalisme à l’épreuve de la liberté»

Tunis, le 19 novembre 2011, par Aline Jaccottet

Les membres du réseau Théophraste se réuniront l’an prochain à Tunis pour continuer leur travail sur les médias face aux changements démocratiques.

La dernière réunion du colloque 2011, qui s’est déroulée dans l’Institut pratique des sciences de l’information à Tunis, a permis de discuter des suites du «chantier de la démocratie». La Tunisie sera un «investissement prioritaire» les trois années qui viennent, a précisé Pascal Guénée, directeur du réseau Théophraste, qui désire au minimum deux autres éditions du colloque avec une innovation: inviter des étudiants à y prendre part, afin de pouvoir «faire un terrain» en Tunisie avec leurs camarades tunisiens.

Le nom du prochain colloque a déjà été trouvé: ce sera «le journalisme à l’épreuve de la liberté». «Dans une année, nous pourrons mieux estimer ce que la révolution produit en termes de pratiques professionnelles et de normes éthiques», a précisé Pascal Guénée. On saura également de manière plus précise comment les journalistes tunisiens gèrent le délicat équilibre entre liberté d’expression et responsabilité envers la société. «Dans ce contexte, la formation à la fois des étudiants et des professeurs est une priorité absolue», a souligné Mohamed Kembi, directeur de l’Institut pratique des sciences de l’information. Lui qui dirige deux masters de recherche en journalisme ainsi que des doctorats souhaite «promouvoir les échanges afin que les standards du métier soient rehaussés».

Laisser des traces

La recherche scientifique permettra de «documenter les changements en cours et de laisser des traces pour les chercheurs tunisiens», a relevé Marc-François Bernier, professeur en journalisme à l’université d’Ottawa. Lieu de réflexion et d’initiatives, ce premier colloque a en tout cas permis de percevoir que quelque chose de profond se trame en Tunisie: la mutation d’une profession qui doit apprendre à penser de manière indépendante et à placer la satisfaction du public et la qualité du travail au coeur de ses préoccupations. Pas de doute pour les années qui viennent, le journalisme tunisien fera vraiment figure de «laboratoire démocratique à ciel ouvert».

AL.J

Les médias tunisiens perplexes face à leur liberté

Tunis, le 18 novembre 2011, par Aline Jaccottet

La visite de deux radios et d’une télévision de service public, entre Tunis et Monastir, révèle les tâtonnements de professionnels devenus libres, donc responsables.

Dans la capitale comme en province, les journalistes tunisiens cherchent à tâtons les limites et les horizons de leur nouvelle liberté. Que signifie assurer une «couverture équitable» aux candidats à la présidence? Comment répondre aux attentes du public et que sont-elles exactement, ces attentes? Et qui assume quelles responsabilités maintenant qu’il n’y a plus aucun pouvoir central pour dicter leur conduite aux journalistes? Les formations proposées par divers organismes internationaux aux journalistes tunisiens sont si nombreuses que les rédactions se sont retrouvées, un temps, en sous-effectif. Mais il faudra bien plus d’un séminaire de quelques jours pour que les médias du pays acquièrent la maîtrise de cette liberté qu’ils ont tant appelée de leurs voeux.

En attendant, les rédactions naviguent à vue pour reconquérir la confiance de leurs lecteurs et de leurs auditeurs. A Tunis, Sonia Attar, la Rédactrice en chef de «Radio Tunis chaîne internationale» avoue que «pendant la campagne, nos journalistes ont oeuvré quasi sept jours sur sept pour couvrir les événements, et ce avec des moyens plutôt faibles». Cette femme dynamique qui travaille pour la radio depuis plusieurs années dit qu’après la révolution, «nous sommes obligés d’assumer : nous existons, il faut qu’on continue à faire notre travail, même si cette situation est assez déconcertante».

Même son de cloche à la télévision de service public. Ce gigantesque bâtiment construit à côté du luxueux hôtel «Sheraton» surplombe Tunis. Pour y accéder, il faut montrer patte blanche: entrer dans l’enceinte sous l’oeil de gardes armés, déposer une pièce d’identité à la réception puis faire passer sacs et vestes au détecteur de métaux. Mais sous ses apparences de forteresse, la télévision nationale est en pleine mutation. Sa Rédactrice en chef Saha Moufida (tiens, encore une femme!), qui nous reçoit en coup de vent dans son bureau, précise que depuis la révolution, «nous avons constitué un comité de rédaction qui réunit un maximum de monde pour avoir plusieurs avis». Cinquante-cinq journalistes et dix reportages par jour au minimum, la tâche est lourde... mais pas impossible. «Cette révolution est une extraordinaire opportunité pour nous tous», se réjouit-elle. Et la venue de collègues étrangers l’occasion de prouver que son média est apte à relever les défis d’une situation inédite.

Cap sur Monastir. Cette ville balnéaire, située à deux heures de route de Tunis, est prise d’assaut par les touristes à la saison estivale (encore que la révolution n’a pas arrangé les affaires). C’est là que nous attend Jamil Ben Ali, le nouveau directeur de Radio Monastir, qui nous accueille avec force gâteaux au miel et thés à la menthe dans son bureau où s’alignent les portraits des anciens directeurs. Avant de diriger ce média dont les équipements techniques ont de quoi faire rougir les radios de la capitale, il était «pigiste». Ce qui lui a valu une si brillante promotion, c’est son «indépendance d’esprit: ils voulaient quelqu’un qui ne soit pas compromis avec le pouvoir», précise-t-il. Spontané, Jamil Ben Ali doit encore s’habituer à son costard-cravate de nouveau directeur. Interrogé sur le taux d’audience de sa radio, il avoue n’en rien savoir. Quant aux cadres de la radio auparavant proches de Ben Ali, on apprend qu’ils ont été seulement «suspendus» et reçoivent leur paye alors qu’ils ne travaillent plus. Rome ne s’est pas faite en un jour...

AL.J

«Ce que vivent les Tunisiens me rappelle la Roumanie juste après Ceaucescu»

Tunis, le 17 novembre 2011, par Aline Jaccottet

Témoignage Mirela Lazar, professeur de journalisme à l’Université de Bucarest.

Mirela Lazar a vécu la chute du dictateur roumain Ceaucescu en 1989. Elle explique pourquoi la situation actuelle de la Tunisie lui rappelle la période post-communiste roumaine.

«Les débats et les questionnements auxquels j’assiste me replongent dans des souvenirs très forts: ceux de la chute de Nicolae Ceaucescu. Tout comme les journalistes roumains en 1989, les journalistes tunisiens doivent maintenant poser les jalons de leur nouvelle liberté. A ce sujet, je n’ai qu’une chose à leur dire: profitez de cette période de flou politique qui ne durera pas pour fixer le cadre déontologique qui vous convient. Après, ce sera trop tard.

Mes collègues tunisiens ont évoqué le problème de la subsistance des anciens journaux du parti et la survie économique des nouvelles entreprises de presse. En Roumanie aussi, les dinosaures de la presse communiste ont continué à exister après la chute de Ceaucescu et le pays a vu éclore un nombre impressionnant de médias. Ils ont fini par fusionner, d’autant plus que le pays s’était ouvert à la presse étrangère et que la libéralisation du marché a soudain entraîné une forte concurrence. Cela ne m’étonnerait pas que le même phénomène se produise en Tunisie.

En Roumanie aussi, la formation des journalistes a dû être revue à la chute de Ceaucescu. Jusque là, c’était l’école d’études politiques qui les formait. Et de la même manière que le réseau Théophraste se réunit maintenant pour aider les professionnels tunisiens, nous avions invité en 1990 un professeur de journalisme français pour qu’il rende la formation dispensée à Bucarest conforme aux standards européens.

La révolution ne se fait pas en un jour

La soif d’informations du public tunisien est la même que celle que nous avions connue en Roumanie. Tout d’un coup, les langues se délient, les plumes peuvent raconter ce qu’on espère être la vérité, et les gens veulent rattraper le temps perdu. Que ce soit la presse papier en 1989 ou Internet en 2011, l’exigence est la même: dire ce qui se passe et expliquer, car les gens ont besoin d’être aidés dans leur réflexion. Il est essentiel, dans ce cadre, que les journalistes se défassent du formatage qui leur a été imposé. Mais une révolution ne se fait pas en un jour. Lorsque le premier journal d’information est apparu en Roumanie en 1992, les éditoriaux du directeur étaient structurés selon l’ancienne rhétorique! Il faudra probablement quelques années aux journalistes tunisiens pour qu’ils s’adaptent réellement à la nouvelle donne.

Enfin, les Tunisiens ont la tentation, tout comme nous en 1989, d’effacer le plus vite possible toute trace de la mémoire de l’ancien régime et de ses dérives. Il ne faut pas céder à cette tentation. L’expérience acquise durant toutes ces années de dictature doit être assumée, pour pouvoir peu à peu porter un regard critique sur le passé et tirer des leçons de ce qui a été. J’admire d’ailleurs les journalistes tunisiens qui assument leurs erreurs.

Les traces, les archives, les photos doivent être précieusement conservées. Les Tunisiens d’aujourd’hui ne s’en rendent pas compte mais s’ils mettent leur histoire de côté, leurs enfants grandiront dans l’ignorance. Les conséquences de ce rejet, je les vois chaque jour: mes élèves sont nés après 1989 et lorsque je leur parle de cette époque ils me regardent comme si je tombais de la lune, alors que cette histoire est aussi la leur.

Nous sommes condamnés à vivre avec le passé, même s’il laisse de profondes blessures. L’assumer, c’est se donner les meilleures chances de construire un avenir différent».

A l’école du nouveau journalisme tunisien

Tunis, le 17 novembre 2011, par Aline Jaccottet

Longtemps bâillonnés par Ben Ali, les professeurs et les élèves de l’Institut de la presse et des sciences de l’information de Tunis vivent une véritable renaissance.

«Le journalisme, c’était un rêve, pour moi», affirme Eyam, 20 ans. La jeune femme fait partie des nombreux étudiants de l’Institut de la presse et des sciences de l’information venus assister aux débats du réseau Théophraste. Elle explique que ce métier «permet de connaître le monde, et peut-être aussi de devenir célèbre». Même sous dictature? «Je me serais adaptée pour éviter les problèmes», précise-t-elle. S’adapter ou partir, les enseignants de l’Institut de journalisme de Tunis ont choisi: ils se sont adaptés.

Faire «quelque chose» en Tunisie

Khawla, l’amie d’Eyam, raconte ainsi que «le style qu’on nous enseignait était très normatif, très carré. On ne pouvait pas être originaux, il fallait écrire des phrases codifiées». Le programme comprenait l’étude de... la presse d’opinion. «En fait, on étudiait la pensée des journalistes proches de Ben Ali», précise Eyma. Les élèves n’avaient ni le choix d’écrire comme ils voulaient, ni sur ce qui les intéressait. «On ne parlait que du président», souligne la jeune femme. Et à la sortie? «On ne se faisait pas d’illusions. On savait que la réalité n’aurait rien à voir avec ce qu’on nous apprenait à l’école», raconte Khawla, son amie.

Depuis, le 14 janvier 2011 est passé par là, emportant le dictateur dans son sillage. A l’Institut de Tunis, «les professeurs sont plus détendus, on voit qu’ils nous parlent librement», raconte Eyam. Ce qui n’a pas changé - et ça fait rire tout le petit groupe - ce sont les têtes des présentateurs TV, «les mêmes qu’avant, ils n’ont même pas changé de costard cravate. La seule chose qui a changé, c’est ce qu’ils racontent!», s’amusent-elles. Si Khawla et ses amies notent qu’il y a une majorité de femmes à l’école de journalisme, «il faudra du temps pour que nous soyons bien représentées à la radio et à la télévision». Certes, la démocratie naissante n’a pas renversé les rapports de genre. Elle a pourtant bouleversé les projets d’avenir d’Eyam et de ses copines qui sont les journalistes de demain. «Avant, nous ne pensions qu’à partir. Maintenant, nous nous disons qu’ici aussi, on peut faire quelque chose».

«Le soleil brille sur le président»

«Faire quelque chose», l’idée travaille depuis très longtemps Mohamed Kembi, le directeur de l’Institut de la presse et des sciences de l’information. Il a dû attendre ce fameux mois de janvier pour pouvoir enfin dépoussiérer ses formations, qui tenaient plus des relations publiques de Ben Ali que du journalisme à la Joseph Kessel. «On avait un problème de conditions et de contenu», explique-t-il au sortir de la dernière conférence du réseau Théophraste. «Il était inutile d’enseigner des techniques d’investigation ou d’interviews: les élèves se seraient mis en danger en les appliquant». Les droits de l’homme étaient au programme, mais «on apprenait à nos élèves à faire confiance aux institutions officielles de Ben Ali, non à réfléchir aux articles de la déclaration universelle», explique le directeur. Ben Ali a tout fait pour miner le travail de l’Institut. «Nous n'avions ni caméras, ni appareils photo à disposition. Le pouvoir avait trop peur de ce qu’on aurait pu en faire».

A l’école comme au dehors, tout le poids de la dictature pesait sur les stylos, et les journalistes, apprentis ou confirmés, rivalisaient de formules pompeuses. Ne jamais appeler Ben Ali autrement que «Monsieur le président Ben Ali». Utiliser d’hypocrites superlatifs: sa femme, détestée, est «la Mère de toute la patrie»; «le soleil brille sur le Président»; il est «le Concepteur bien aimé». Adieu règles de base de la profession: qu’il y ait une inondation ou un tremblement de terre, que les morts se comptent par dizaines et les dégâts par millions, peu importe: Ben Ali était l’ «accroche» de l’article, sa seule raison d’être. «Les journalistes ne se sont pas débarrassés de cette personnification du pouvoir. Dans les médias, on s’intéresse plus aux personnes qu’aux faits. Mais la démocratie ne se fait pas en un jour», raconte Mohamed Kembi.

Les étudiants en journalisme choisis par ordinateur

Pour la réaliser pleinement, la démocratie, il faudra que la relève soit bien formée. «Le pouvoir de Ben Ali gérait la quantité d’étudiants - personne ne devait être laissé sur le carreau - mais pas la qualité», dénonce le directeur. Les étudiants que reçoit le Directeur n’ont pas forcément choisi le journalisme. «On donne une liste de dix formations aux bacheliers dont les résultats sont dans la moyenne... et c’est un ordinateur qui désigne leur orientation!» Cette méthode de sélection a pour résultat que la majorité des élèves feront de mauvais journalistes: ils n’ont tout simplement aucune envie de l’être.

Mohamed Kembi milite pour que la formation soit renforcée, et que les admissions se fassent comme en France: sur concours. «Depuis cette année, nous avons mis en place un master en journalisme. Pour le bien de la Tunisie de demain, nous espérons que nos élèves seront de vrais professionnels», conclut le directeur.

AL.J

Le journalisme au Sénégal : pas touche à mon marabout!

Tunis, le 16 novembre 2011, par Aline Jaccottet

Interview de Mamadou Ndiaye, professeur de journalisme à Dakar

Il n’y a pas qu’à Tunis que les journalistes doivent batailler pour faire leur boulot. L’état de la presse au Sénégal, dont a parlé hier Mamadou Ndiaye, professeur de journalisme à Dakar, vaut aussi un détour. Gare à vos yeux si vous allez faire un tour sur seneweb! Ce portail Internet, le plus fameux du Sénégal avec 250‘000 visiteurs par jour, utilise des méthodes cauchemardesques pour recueillir les informations qu’il publie. Les photos publiées n’ont rien à voir avec le texte, le site est bourré de dénonciations fausses, voire calomnieuses, et les scandales à caractère sexuel font très souvent la «une»... Heureusement, il n’y a pas que Seneweb au Sénégal. Vingt-cinq quotidiens, vingt radios FM, dix chaînes de télévision et une soixantaine de sites d’information en ligne se partagent les plus de douze millions d’auditeurs et lecteurs potentiels du pays. Un peu plus de la moitié est analphabète, ce qui signifie qu’elle ne sait pas lire et écrire en français. Comment ce public est-il informé, et dans quelles conditions les journalistes sénégalais travaillent-ils? Mamadou Ndiaye a répondu à mes questions.

Y a-t-il un sujet tabou au Sénégal? Les marabouts! Le Sénégal, qui est officiellement laïc, compte une population musulmane à 95%, mais les Sénégalais sont moins attachés à l’islam qu’à leur confrérie et à leur marabout. Le sujet est tellement sacré que les journalistes se gardent bien de critiquer les pratiques des confréries dans leurs articles: ils adhèrent forcément à l’une d’entre elles et ne veulent pas mettre le feu aux poudres. Que voulez-vous, le sacré, c’est le sacré. On ne peut pas non plus parler d’homosexualité. La société sénégalaise n’est pas du tout ouverte de ce point de vue.

Les journalistes peuvent-ils critiquer le président Abdoulaye Wade sans être inquiétés? Oui, mais il y a une ligne rouge: il est hors de question de lier son nom à des affaires de corruption ou de détournement de fonds. On risque des procès, voire la prison. Mais il est possible de critiquer ses décisions ou son âge - rappelons qu’Abdoulaye Wade dirige encore le pays alors qu’il a 89 ans! Le nouveau code de la presse devrait nous donner plus de liberté mais les députés refusent de l’approuver, car il stipule que les «écarts» des journalistes ne peuvent être condamnés légalement.

Peut-on appliquer partout les règles du journalisme telles qu’elles sont enseignées en Occident? Ce corpus de normes est important, mais il faut prendre en compte la culture locale. Chez nous par exemple, on respecte beaucoup les personnes âgées. Si je critique trop le président, qui est très vieux, on risque de me reprocher mon manque de considération envers lui. Mais dans l’ensemble, les journalistes sont obligés d’adhérer au format global de la pratique professionnelle. De nombreux médias sont financés par des ONG américaines ou européennes, les journalistes font partie d’organisation internationales et à Dakar, les enseignants en journalisme transmettent des théories occidentales. Pour l’instant, nous ne voyons pas d’alternative à ce modèle.

Quel est le principal défi qu’affrontent les journalistes sénégalais? Les jeunes ne restent en moyenne que deux ans dans les rédactions, parce que le métier est perçu comme un tremplin vers autre chose. Tous les jeunes journalistes veulent devenir en réalité chargés de communication ou attachés de presse: c’est plus prestigieux et mieux payé. Résultat, nous n’avons pas de «grand journalisme», c’est-à-dire de professionnels aguerris qui restent longtemps dans le métier et peuvent transmettre leur expérience. Il est donc urgent d’améliorer le statut de la profession.

C’est la première fois que vous venez en Tunisie. Quelle est votre impression du pays? Etant informé des événements sur les chaînes françaises depuis Dakar, j’ai cru arriver dans un pays islamiste. D’ailleurs, j’ai renoncé à inviter des amis ici, je croyais que ce serait trop compliqué. Or, il y a plus de femmes voilées au Sénégal qu’ici, ce n’est pas du tout un pays aussi enfermé que le présentent les Européens! Et puis, nos collègues tunisiens ont tous les outils à leur disposition pour améliorer leurs conditions de travail. Les médias occidentaux devraient revoir leur copie vis-à-vis du parti «Ennahda». La Tunisie est loin d’être dirigée par des islamistes.

Profession médiateur : en Tunisie aussi ?

Faire en sorte que les journalistes se trompent moins, et que le public se plaigne moins, c’est le boulot de Dominique Burg, médiatrice de Radio France International, venue faire une présentation hier après-midi.

Médiateur? Un métier entre le marteau et l’enclume, qui consiste donc, moins grossièrement résumé, à recueillir les doléances du public et à les transmettre à la rédaction, tout en louvoyant entre deux cent mails pour en trier le bon grain de l’ivraie - c’est-à-dire distinguer les courriels envoyés par les lecteurs de ceux provenant de lobbies qui font pression pour toutes les causes possibles et imaginables, de la protection du gorille à la défense de «celui qui a raison» dans le conflit israélo-palestinien.

Le délicat travail du médiateur est inconnu en Tunisie, et encore peu répandu en Europe - même les journalistes ne savent pas toujours de quoi il s’agit. La présentation de Dominique Burg a donc suscité l’intérêt de l’auditoire tunisien composé, outre des intervenants, d’une dizaine d’étudiants en journalisme, assis en retrait mais néanmoins très attentifs.

C’est qu’en matière de médiation, nos consoeurs et confrères tunisiens vont avoir du pain sur la planche. Comme je le soulignais dans mon précédent papier, alors qu’ils étaient auparavant pris à partie par Ben Ali et sa clique, c’est maintenant au public qu’ils doivent rendre des comptes, un public exigeant qui veut qu’on parle d’eux - démocratie oblige -, et plus vite que ça! La médiation pourrait donc être à la démocratie ce que la fuite était à la dictature: le meilleur moyen de s’en sortir dans une situation périlleuse. Courage, parlons!

AL.J

Presse tunisienne, une liberté conditionnelle

Tunis, le 15 novembre 2011, par Aline Jaccottet

Cela fait dix mois que la révolution a changé la face de la Tunisie. Dix mois alors que la dictature avait duré vingt-quatre années, c’est peu. Premières cibles de Ben Ali, les journalistes se réhabituent peu à peu à évoluer dans une société où l’on peut débattre, critiquer et écrire sans risquer la prison.

Pour les aider dans cette transition vers la démocratie, le réseau «Théophraste» a réuni journalistes et chercheurs chevronnés venus de Tunis et de Djerba, mais aussi de France, de Belgique, de Bulgarie, du Canada, du Sénégal ou de Suisse. Pendant une semaine, d’épineuses questions seront abordées. Quelles règles de déontologie doivent être désormais suivies? Comment passer de l’autocensure à la libre expression? Et qui peut détenir une carte de presse?

Pendant des années, les professionnels tunisiens ont vécu une situation «ubuesque», a dénoncé Moncef Ben Mrad, président de l’Association des directeurs de journaux. L’école de journalisme de Tunis transmettait des pratiques et des valeurs à des élèves incapables de les mettre en pratique, craignant les menaces, la prison ou la délation. C’est que le pouvoir n’a jamais été à court de munitions pour tirer sur quiconque osait le moindre pas de travers. L’autocensure pratiquée par les journalistes se voyait jusque dans l’usage des mots les plus anodins. «On ne disait pas: ‘les prix ont augmenté’, on disait qu’ils ont été ajustés», raconte ainsi Moncef Ben Mrad.

Ben Ali censuré

En ce révolutionnaire 14 janvier qui voit Ben Ali fuir le pays, tout change. Tout? En fait, pas vraiment. «On ne vit pas dans la République de Platon», a rappelé un participant du colloque. «Reporters Sans Frontières» a bien ouvert ses portes le 12 octobre à Tunis, mais les défenseurs de la liberté de la presse ne sont pas au bout de leurs peines.

D’abord, il manque un cadre juridique solide à la pratique journalistique. La société civile ne parvient pas à se mettre d’accord sur un texte et certains professionnels, échaudés par le code élaboré en son temps par Ben Ali, rechignent à cette idée. Une telle initiative permettrait pourtant aux professionnels des médias de définir un cadre qui les protège. Ensuite, il existe toujours des «lignes rouges» à ne pas dépasser, sauf qu’elles sont «très différentes et bien moins identifiable», a affirmé Olivia Gré, responsable du bureau tunisien de Reporters Sans Frontières. Sans pouvoir vérifier toutes les informations qui lui parviennent, elle entend régulièrement des journalistes se plaindre d’actes de censure: refus de publier un article, menaces de renvoi...

Du côté politique, même les formations ouvertes à la démocratie ont encore des réflexes de parti unique. Un des journalistes présents racontait ainsi qu’un leader l’a vertement tancé: il n’avait pas assez couvert ses discours... Et la censure n’a pas disparu, elle a simplement changé de sujet. Les photos de l’ancien président Ben Ali sont par exemple devenues impubliables. «Mais en les cachant, on ampute la mémoire nationale tunisienne!», s’est indigné un journaliste.

La pression du public

Les débats d’hier ont également abordé le problème de la qualité du journalisme tunisien. Sous la pression du régime, la carte de presse a été octroyée trop facilement, les correspondants des médias ne sont souvent pas journalistes et beaucoup de ceux qui suivent les cours en journalisme n’avaient au départ pas choisi ce métier.

La profession doit trouver ses marques, d’autant plus que pléthore de radios et journaux font leur apparition sur la scène médiatique. La tâche ne sera pas aisée pour ces nouveaux arrivants qui devront débourser près de 70‘000 francs suisses par an pour être sur les ondes, alors que la majorité dispose à peine de quoi payer son matériel. Le secteur est d’autant plus fragile que sous l’effet conjoint de la crise et de la révolution, les revenus publicitaires que percevaient les médias ont été inférieurs de 40% par-rapport à l’an dernier sur les neuf premiers mois de 2011. Et pendant ce temps, les subsides que recevaient les médias proches de Ben Ali continuent d’être versés, même si les activités de l’organe qui les dispensait sont censées être gelées. Bizarre, bizarre...

Last but not least, c’est maintenant le public tunisien qui fait pression sur les médias. «La liberté de parole est un des rares acquis de la révolution et les gens ne supportent plus qu’on ne s’intéresse pas à eux», explique Olivia Gré, responsable du bureau tunisien de RSF. Résultat, les journalistes sont constamment pris à parti par leurs auditeurs et lecteurs et la profession souffre d’une mauvaise image, due à sa collaboration forcée avec le régime.

Hier, le diagnostic a donc été posé, mais la maladie n’est pas incurable. Les prochains jours du colloque permettront de donner quelques pistes de réflexion qui peuvent mener au complet rétablissement de la profession, d’autant plus nécessaire que comme le disait Thomas Jefferson, traduit par un participant canadien: «Un peuple ne peut être libre et ignorant à la fois». AL.J.

Prochain rendez-vous demain mercredi 16 novembre.